Histoires : La maturation  par François Délivré

Il était une fois dans un pays lointain un commerçant qui était las de son métier. Il rêvait d’une nouvelle vie plus grande, plus utile, plus noble et plus riche. Il se sentait des talents inexplorés et rêvait de les faire fructifier.

Un jour, un étranger lui raconta que dans un pays voisin, les gens s’étaient soudain découverts un irrépressible besoin de beauté, une envie inconnue d’admirer, de créer et d’entrer dans le royaume de l’inutile.

« Ils nomment cela Art avait dit l’étranger, et certaines personnes se déclarent désormais « artistes ». Elles font ce que l’on nomme là-bas des « œuvres d’art. » Tout le monde ou presque rêve de devenir artiste, avait ajouté l’étranger, car l’art est considéré comme une activité noble et on y est maître de son temps. Et vendre des œuvres d’art rapporte parfois gros… » avait-il ajouté.

« Etre artiste … soupira le commerçant. Cela doit être formidable. Peut-être suis-je un artiste qui s’ignore ? »

Il décida de visiter ce pays. Son épouse lui demanda seulement si « être artiste » était un métier et, comme le commerçant ne savait pas quoi répondre, elle déclara :

« J’espère que tu trouveras là-bas ce que tu cherches. Mais je t’avertis : je ne te rejoindrai que si « être artiste » est un métier. Sinon, ce que nous avons accumulé comme économies partira en fumée et nous n’aurons pas de quoi vivre. »

Le marchand partit et, dès son arrivée, s’informa auprès de l’aubergiste chez qui il avait pris logis.

« Êtes-vous un artiste ? » Lui demanda t-il

« Bien sûr, lui répondit l’aubergiste. D’abord, j’ai été méfiant par rapport à l’art, avec son côté mode. Puis j’ai adhéré. Enfin je me suis déclaré artiste car désormais, si l’on veut être vraiment considéré dans notre pays, c’est ce qu’il faut faire. D’ailleurs, la cuisine que je fais est une véritable œuvre d’art et je n’usurpe donc pas mon appellation.»

« Artiste est-il donc devenu votre métier ? » demanda le commerçant.

« Non, répondit l’aubergiste. Car l’art n’est pas un métier mais un état d’esprit. »

« En vivez-vous ? »

« Pas encore, soupira l’aubergiste. Mais certains disent qu’ils en vivent. »

Le commerçant pensa qu’il attendrait avant d’envoyer à sa femme le récit de sa conversation, puis partit en ville.

Partout, sur le pas des portes, il voyait des enseignes avec l’appellation « Artiste ». Il se renseignait et demandait à chacun ce qu’était l’art et si « être artiste » était un métier.

« L’art est avant tout une affaire de pratique et d’entraînement, lui dit un premier. Il faut se mettre dans son atelier et y aller. C’est en peignant que l’on devient peintre, en sculptant que l’on devient sculpteur. »

« Devenir artiste, disait un second, nécessite d’abord de bien maîtriser les techniques artistiques. N’importe qui peut se déclarer artiste mais pour être un artiste professionnel, il faut du professionnalisme »

« Faire de l’art est avant tout une attitude intérieure, lui dit un troisième. La technique est secondaire. Etre soi-même une œuvre d’art, là est le chemin.»

« Pour moi, disait un quatrième, mon art consiste surtout à utiliser la méthode dite de peinture à la fourchette. »

« Etre artiste, disait un cinquième, cela ne s’apprend pas. On est artiste ou on ne l’est pas. Celui qui assume pleinement sa qualité d’artiste trouve dans cette affirmation sa véritable légitimité. »?Le commerçant demanda alors à voir des œuvres d’art. Il en ressortit perplexe.

Visiblement, il y avait du tout et n’importe quoi appelé « œuvre d’art » simplement parce que cela avait été fait par un soi-disant « artiste ». Mais d’autres œuvres firent naître en lui le sentiment de cette vie plus grande, plus utile, plus noble et plus riche dont il rêvait.

Le commerçant suivit quelques cours dans une école d’art et en ressortit plein d’enthousiasme : il se sentait artiste dans l’âme. ?Il lui restait une question importante et il retourna voir l’aubergiste.

« Comment fait-on pour vivre de l’art dans ce pays ? » demanda t-il.

« C’est à la fois très facile et très difficile. Comprenez-le : les gens ont ici tellement besoin de beauté, de nouveauté et de rêve que beaucoup sont prêts à acheter n’importe quoi pourvu que cela s’appelle « œuvre d’art ». Le prix des œuvres d’art peut être très élevé et certains artistes en profitent d’ailleurs sans vergogne en installant de belles boutiques d’art avec de magnifiques enseignes.

Mais les choses changent et, avant d’acheter, beaucoup de gens cherchent maintenant à savoir si l’artiste a du métier. »

Le commerçant rentra dans son pays et annonça à sa femme qu’il était décidé à tenter l’aventure artistique qui correspondait à ses vœux.

« Etre artiste est autre chose qu’un métier, lui dit-il, mais il faut tout de même le considérer comme un métier si l’on veut réussir l’aventure. »

« Si nous partons là-bas, demanda sa femme, en quoi te serai-je utile ? »

« J’ai besoin de toi, dit le commerçant. Si un jour l’argent me monte à la tête, rappelle-moi qu’un artiste est d’abord là pour servir quelque chose de plus grand que lui, quelque chose qui apporte aux gens la beauté, la nouveauté ou le rêve.

Si un jour je pense pouvoir me passer de technique, rappelle moi que les plus grands des vrais artistes continuent à s’exercer humblement à leur maniement. Si un jour je deviens prisonnier de la technique, jette mes outils au feu. Si un jour on me fait la révérence en m’appelant « maître » alors que j’ai perdu mon âme, prie pour moi car je serai en grand danger.

Et si dans quelques années un commerçant de passage frappe à notre porte pour me voir et demander comment devenir artiste, dis lui qu’une chose est par dessus tout nécessaire. »

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda la femme.

« Le temps », répondit le commerçant.